Double Françoise, La Poursuite

Double Françoise, La Poursuite

Cela ne se sait manifestement pas assez mais le pimpant duo mari et femme formé d’Elisabeth et Maxence Jutel et qui fait la fierté de leur bonne ville de Mauléon dans les Deux-Sèvres est tout bonnement l’un des joyaux pop du Royaume de France,  le titre de son premier album ne mentait certainement pas sur la marchandise. Les Bijoux, qui faisait suite à un excellent premier e.p. et auquel succèdera en 2024 un single de très haute volée en collaboration avec le Francilien Popincourt, donnait déjà à entendre Double Françoise explorer d’autres pistes que la bossa-nova qu’ils vénèrent et savent si bien honorer. Ce nouvel e.p. intitulé La Poursuite les voit aujourd’hui revenir en Elli et Jacno pré-World War III avec 5 chansons parfaitement irrésistibles truffées de synthétiseurs cheesy et de chœurs mutins.

Cela démarre de la plus belle des façons avec une ode à l’un des symboles français des eighties naissantes designé par Jacques Cooper et Roger Talon qui propulse à 320 kilomètres heure cette admirable collection de chansons qui ne connaîtra jusqu’à son terminus aucune baisse de régime. TGV (C’est Inouï) est un superbe appel au voyage et aux envies d’ailleurs,  c’est peut-être un cliché pour vous mais pour eux ça veut dire beaucoup. Basse jouée au Moog et vocoder – c’est le bonheur.

L’émouvant Trop ou pas assez, véritable Everest sur un e.p. pourtant riche en pics émotionnels,  revient à un son un peu plus organique. ‘Tout est parti du texte, la compo à la guitare a suivi, explique Maxence. Pour moi, c’est toujours instinctif quand ça se déroule ainsi, les mots impriment un rythme mélodique, et une ambiance avec quelques accords. J’ai pensé à une ballade américaine, une ambiance à la Lee Hazlewood, que je ne connais pas tant que ça en fait, ce qui donne un peu autre chose – et en français. On voulait un arrangement assez doux, mais avec de la dynamique entre les couplets et les refrains. J’ai utilisé les balais sur la caisse claire, une guitare folk et une classique, et une contrebasse électrique. Mes chœurs s’ajoutent à cette base. Pour les violons, j’ai utilisé le Solina, synthé ‘orchestre à cordes’ des années 70, qui a très vite été détourné par les musiciens pour créer des nappes synthétiques. Il retrouve ici un peu son usage initial d’imitateur : noyé dans la reverb, on pourrait presque le confondre avec de vrais violons. Un second synthé joue un petit son naïf comme je les aime.’
‘Concernant des paroles, à mon sens, c’est à l’auditeur d’écouter, de ressentir, deviner, comprendre ou imaginer ce qu’il veut, complète Elisabeth. Non seulement car c’est son job, et son plaisir, d’auditeur, d’être intrigué et d’interpréter, mais aussi car c’est mon droit à moi, en tant qu’auteur, de ne pas expliquer. En fait, si j’écris certaines choses sous forme de chansons, c’est précisément parce que je ne peux, ou ne veux, pas les dire frontalement. Et puis, de la sorte, cela laisse l’auditeur libre de s’approprier les paroles.’

En dignes émules de Jacques Duvall et de Jacno, nos deux amis pastichent ensuite sur Allumeur et avec le talent qui les caractérise la Lio mid-eighties avec beaucoup d’à-propos, rappelant s’il en était besoin que les rousses ne comptent certainement pas pour des prunes. ‘Sur cette chanson je me plains avec humour d’un garçon qui écrit beaucoup mais agit peu’, poursuit Elisabeth.


Double Françoise ont toujours excellé dans l’art de la reprise et la relecture d’Un Après-Midi A Paris le confirme. Parue sur un autre bijou,  l’album L’Education Anglaise, à une époque où la musique de Philippe Katerine était bien plus captivante que son personnage, avant que le rapport ne s’inverse, le duo revisite cette petite perle de délicatesse en compagnie de Benjamin Schoos, comme si la chanson avait été écrite en 1984 derrière une fenêtre embuée en regardant tomber la pluie, autant écrire que c’est doux, troublant et parfaitement exquis. ‘Nous aimons beaucoup les disques de Philippe Katerine depuis ses débuts confirme le duo. Cette chanson est un peu méconnue et c’est, avec sa belle mélodie et ses paroles romantiques, l’une de nos chansons préférées de son répertoire. L’instrument de choix de cette reprise est la voix de velours du génial Benjamin Schoos qui répond à la douceur de celle de Lisa. Ici, l’histoire pourrait se passer en hiver et se passer dans les années 70 ou bien dans le futur, on ne sait pas. C’est probablement dû aux cordes synthétiques du Solina,  celles qu’on entend également sur l’album Moon Safari de Air et qui créent un effet rétrofuturiste.’

Enfin, cet autre sommet mélodique qu’est Ce Groove Est Sympa revient à des sonorités similaires à celles de TGV (C’est Inouï), la boucle se boucle en beauté. L’occasion d’entendre à nouveau l’élégant Popincourt à la guitare. ‘J’avais envie depuis quelques temps d’écrire une chanson qui ne serait pas une chanson d’amour, pour une fois, rembobine Elisabeth. Mais je ne savais pas trop dans quelle direction partir. Un jour Max est arrivé avec ce groove et le refrain qu’il jouait en boucle à côté de moi, on a un peu tripé, le titre est venu au départ comme une blague, et puis Max a composé le reste et m’a demandé d’essayer d’écrire des paroles pour que cette idée musicale devienne une chanson. Les paroles me sont venues très vite, en quelques minutes. C’était en 2025. Ce texte dit que je me sentais paumée dans ma vie, adulte seulement de l’extérieur – ‘échasses en carton’ – que je cherchais du sens de diverses façons – tarots, drogues – et que finalement j’en suis arrivée à la conclusion qu’il n’y a pas de sens, pas de direction, puisque le chemin de la vie forme en fait un huit – c’est-à-dire que c’est encore pire que de tourner en rond, car un huit c’est l’infini. Bref, c’est un texte métaphysique angoissé, mais qui essaie de voir le verre à moitié plein : oui, ça craint, mais parfois, quand-même, ce groove – la vie – est sympa. La musique console, en somme. Rien de nouveau sous le soleil. La pop a toujours eu une fonction euphorisante antidépresseur, aussi bien pour celui qui la fait que pour celui qui l’écoute.’
‘Je voulais une ambiance un peu funk 80’s, et je suis volontairement parti sur une basse synthé et une boîte à rythme, primitive et rigide, mais funky, détaille Maxence. Encore une fois, ça a un peu dévié, avec nos influences brésiliennes qui s’en sont mêlé. En même temps, on avait très envie de travailler avec Emmanuel Mario (Astrobal)  sur un morceau de l’e.p. et je trouvais que la couleur des accords et le côté un peu psyché lui correspondaient, et se prêtaient à cette collaboration. Il a donc enregistré sa batterie dans son studio  La Bergerie en s’inspirant de cette programmation de boîte à rythme et en y ajoutant ses fills et sa magie. Le morceau n’est pas vraiment d’un format classique de chanson, il appelait à des explorations musicales plus longues que le texte. Je me suis un peu lâché sur les synthés et les voix sur la fin. On a pensé à Olivier Popincourt pour nous faire quelques guitares en plus de mes accords rythmiques, en particulier ce solo jazzy qui me réjouit toujours autant même après les innombrables écoutes durant le mixage.’

‘Le mois de mai de mes 15 ans, j’ai vécu cette chose aussi banale qu’extraordinaire qu’est un premier amour, conclut Elisabeth et pendant 20 jours j’ai été la jeune fille la plus heureuse du monde ! Tout, absolument tout, était merveilleux et érotique – de la façon la plus pure qui soit. Étendue dans le jardin, j’aimais chaque brin d’herbe, chaque morceau de terre, chaque petit insecte qui venait se coller sur ma peau. Ne plus penser,  simplement être là : ce sentiment d’osmose avec la vie, ce lien érotique avec la nature  est quelque chose qui m’a profondément marquée et que je cherche à nouveau depuis, désespérément, comme une pauvre droguée en manque ! Tristement, chaque nouvel amour, chaque étincelle, est un peu moins forte que la précédente. Les réactions chimiques et hormonales s’atténuent un peu plus chaque fois. Quelle cruauté quand on y pense ! J’ai écrit il y a quelques années une chanson très bucolique qui s’intitulait Ladybird et qui racontait le joyeux survol presque psychédélique d’un luxuriant jardin et de ses petits habitants en été. Plus tard, une commande de paroles pour Mademoiselle Nineteen et son album Liverpool,  paru sur Freaksville,  m’a à nouveau inspiré quelque chose qui liait le jardin au désir et au plaisir amoureux. La chanson s’appelait d’ailleurs Au Jardin. J’ai réalisé bien plus tard que ce thème récurrent dans ce que j’écris venait de là, du mois de mai de mes 15 ans, dont je ne me suis jamais remise et que j’essaie de revivre inlassablement. C’est pourquoi j’ai intitulé cet e.p. ainsi : au fil des chansons, on peut imaginer une histoire, la poursuite d’un amour, épistolaire, en voyage, en projet puis en souvenir. La poursuite de l’amour et du bonheur est peut-être tout simplement la recherche d’un sens à sa vie.’

En 1979, Double Françoise auraient publié leurs disques sur Ze Records ou Celluloïd et auraient rayonné au hit-parade. Ils sont depuis 2014 hébergés par la maison Belge Freaksville et devraient selon toute logique avoir le monde à leurs pieds d’ici quelques semaines. La poursuite du bonheur s’arrête ici, vous y êtes.